Les mots semblent impuissants devant la tragédie des chrétiens
d’Orient.
En Irak, les informations parfois contradictoires qui nous
parviennent témoignent du chaos et de l’angoisse de nos frères.
Mardi
soir, j’ai reçu l’appel du Patriarche des Chaldéens, Louis-Raphaël Ier
Sako, que j’avais eu la joie d’accueillir à Lyon en mars.
Il est actuellement en synode avec une vingtaine d’évêques de la
région. Il me dit que la situation est effrayante, mais que des menaces
beaucoup plus graves sont encore à venir.
L’éradication des minorités
religieuses n’est hélas pas un dommage collatéral de la folle stratégie
des assassins : c’est leur but affiché.
En France, il faut bien le dire, la situation des chrétiens d’Irak
n’est pas un grand générateur d’émotions.
Comment expliquer que, jusque
dans nos paroisses, nous ne portions pas davantage le souci de nos
frères d’Orient ? Plusieurs raisons l’expliquent sans doute. La presse
est le reflet des consciences de notre pays : les chrétiens de là-bas
sont considérés comme un problème étranger. Il y a sans doute aussi une
espèce de fatalisme : la région est en proie à des secousses meurtrières
depuis si longtemps que tous, nous nous habituons à l’inacceptable.
Le fait qu’ici, en Occident, les religions soient officiellement
respectées mais aussi fréquemment suspectées, n’arrange rien. La
situation des chrétiens persécutés dans le monde ne provoque souvent
chez nos politiques qu’une compassion polie, tardive et peu suivie
d’effets.
Asia Bibi entame sa 4e année de détention préventive dans une
prison pakistanaise de haute sécurité sans que cela n’empêche
grand-monde de dormir ;
ces dernières semaines, Meriam Yahia Ibrahim
Ishag a accouché dans les prisons soudanaises, enchaînée pour allaiter
son petit dans le couloir de la mort ; la pression américaine a permis
une libération... de quelques heures, puisqu’elle a de nouveau été
arrêtée.
Là encore, il a manqué de grandes voix françaises pour s’y
opposer simplement, fortement, fermement.
Le réflexe communautaire d’un groupe humain l’invite à défendre ses
membres. Que les chrétiens aient reçu la vocation d’aimer tout homme
sans distinction de race, de culture ou de religion est un enseignement
directement issu de l’Evangile.
Mais, de grâce ! que cela ne nous fasse
pas fermer les yeux sur les malheurs de nos frères les plus proches.
En 1794, l’un des plus grands massacres de prêtres de notre histoire
s’est déroulé à Rochefort. 829 prêtres réfractaires y ont été déportés
par le Comité de Salut public ; sur les 829, seuls 274 survécurent : ils
firent le serment de ne jamais parler de l’horreur qu’ils avaient
vécue, pour permettre à la France de se relever.
Aujourd’hui, la ville
de Qaraqosh, dans la plaine de Ninive, est devenue sous l’afflux des
réfugiés la plus grande ville chrétienne d’Irak. Entendez-vous le cri
qui monte ? C’est celui
d’un camp de réfugiés. Qaraqosh n’est pas Rochefort, car le massacre est en cours. Voilà pourquoi nous ne pouvons pas rester silencieux.
Le Patriarche me disait hier qu’une partition du pays serait
préférable à une guerre civile qui tue d’abord les innocents. Si
seulement la communauté internationale pouvait aider à trouver une
solution… Mais n’attendons pas tout des États et de leur diplomatie.
Agissons ici et maintenant, comme le pape nous y a appelés.
Lorsque Jean-Paul II m’a accueilli dans le collège des cardinaux, il a
insisté sur le sens de la pourpre cardinalice : c’est le rappel du sang
des martyrs.
C’est pourquoi j’appelle aujourd’hui les chrétiens d’ici à
faire monter vers le ciel une prière fervente pour nos frères d’Orient.
Je les invite à cultiver la conscience de cette fraternité qui nous lie
par-delà les kilomètres et les siècles.
Je veux leur redire les paroles
du Patriarche :
« Ce qui nous manque le plus, c’est votre proximité,
votre solidarité. Nous voulons avoir la certitude que nous ne sommes
pas oubliés ! »
Je propose d’encourager les associations œuvrant actuellement dans la
plaine de Ninive.
Je supplie les chrétiens d’ici et tous les hommes et
femmes de bonne volonté qui travaillent dans les secteurs de la santé,
de l’éducation, de l’alimentation, de l’aide d’urgence de venir en aide
aux survivants.
J’ai le désir de lancer un jumelage entre notre diocèse
et l’un de ceux qui en a le plus besoin.
Je suggère qu’un pourcentage
des quêtes de nos paroisses qui le souhaitent soit versé durant l’année
qui vient pour le soulagement de la détresse de nos frères d’Irak.
J’invite tous les chrétiens à rester éveillés et attentifs, à être les
veilleurs de leurs frères.
Que les héritiers de saint Pothin deviennent les frères de ceux de
saint Thomas, apôtre de l’Orient.
Comme l’a dit le pape François, nous
sommes face à un œcuménisme de sang : ce ne sont pas des catholiques,
des protestants, des orthodoxes que l’on martyrise : ce sont des
chrétiens.
Il est d’ailleurs à craindre que les persécutions ne
s’arrêteront pas aux chrétiens. Il faut dès aujourd’hui que la ville de
Qaraqosh devienne un sanctuaire pour tous les belligérants, et un havre
de paix pour les populations civiles qui, par milliers et de toutes les
confessions, y affluent.
Car ce sont des hommes que l’on tue, dans le
silence, entre deux
ola d’un stade de foot brésilien.
Le Patriarche me l’a dit :
« Nous gardons espoir, mais comme vous le savez, l’espoir est fragile. » Et si leur espoir était aussi entre nos mains ?
Le pape François le rappelle :
« Les chrétiens persécutés pour leur foi sont si nombreux ! Jésus est avec eux. Nous aussi. » Nous aussi !
Philippe card. Barbarin
Archevêque de Lyon
Source :
Le Figaro, édition du jeudi 26 juin 2014.